Elections européennes : une nouvelle génération politique?

L’information la plus inquiétante à propos des toutes récentes élections au Parlement européen, c’est l’abstention record (43%), un véritable paradoxe quand on connaît l’étendue des pouvoirs du Parlement européen : au cours de ces cinq prochaines années, les 736 nouveaux élus vont débattre et voter pas moins de 80% de la nouvelle législation qui va s’appliquer aux 500 millions d’électeurs européens ; leurs décisions affecteront également les nombreux Etats non membres de l’Union qui appliquent les normes européennes ; elles pèseront sur le commerce international – et la Commission européenne a démontré l’ampleur de ses pouvoirs en mettant au pas les plus grandes multinationales (IBM, Microsoft, etc.) Par ailleurs, les parlementaires européens interviendront dans le domaine de l’aide au développement et de la résolution des conflits dans de nombreuses régions en crise. Enfin, l’Europe et son parlement sont à la pointe du combat contre les gaz à effet de serre et pour le développement durable. Comme le note Amin Maalouf dans son dernier livre, l’Europe est l’entité politique qui a traité avec méthode les principaux défis auxquels est confrontée l’humanité, étant « porteuse à la fois d’un projet rassembleur et d’une forte préoccupation éthique même si elle donne parfois l’impression de les assumer avec nonchalance. »

Alors pourquoi cette abstention ?

Comme dans bien d’autres cas, une certaine forme d’apathie est imputable au gigantisme de l’ensemble européen, qui pousse les électeurs à s’imaginer que leur vote est inutile. Mais l’abstention tient sans doute encore davantage à l’incapacité de la majorité des hommes politiques à exprimer ce qu’est leur programme pour l’Europe.

Dans nos démocraties occidentales, le personnel politique pratique habituellement une espèce de marchandage avec les électeurs. En termes d’élus locaux, les électeurs se portent naturellement vers ceux qui peuvent apporter des emplois dans leur circonscription, vont faire baisser les impôts locaux ou améliorer les services sociaux. A l’échelle nationale, les électeurs attendent aussi des retours positifs pour eux-mêmes : moins d’impôts, une meilleure sécurité, de la croissance et des emplois, des services sociaux, culturels et éducatifs... Hélas, parler d’aide au développement ou de résolution de conflits ne « paye » pas électoralement. On peut le regretter, mais c’est un fait de la vie démocratique. Même ces grands moments de démocratie si souvent célébrés, les révolutions françaises et américaines, ont commencé par des révoltes contre des impôts trop lourds. Le fait est enraciné dans la psychologie humaine élémentaire : la question posée par l’électeur - et que traite l’homme politique - est : quel est mon avantage personnel et immédiat si je vote pour vous ?

Mais l’Europe, c’est plus qu’une simple zone de libre-échange ou qu’un simple traité parmi tant d’autres. L’objet de Europe, c’est de faire la paix et de construire un avenir sûr avec ses anciens ennemis et avec des peuples culturellement différents ; c’est de dépasser ses frontières et ses intérêts de court-terme. Au fond, l’objet de l’Europe, c’est la sécurité et le développement à l’échelle mondiale. Donc, à cause de la nature si particulière de l’Europe, si les hommes politiques veulent être pertinents sur la scène politique européenne, il leur faut dépasser le marchandage habituel avec les électeurs. Ils ne peuvent s’arrêter aux habituelles promesses. Lors des élections du 7 juin, il semble bien que ceux qui ont traité de questions plus larges ont plutôt mieux réussi que les autres ; cela a été le cas des Eurosceptiques, qui ont comme d’habitude porté un message clair – que l’on peut résumer d’un seul mot : « non » ; en France, cela a été le cas également de la liste Europe-Ecologie qui a atteint le score étonnant de 16,2% des voix, en combinant l’image et le message de ses trois leaders : l’europoliticien chevronné Daniel Cohn-Bendit, l’ancien juge anti-corruption Eva Joly, l’agriculteur et militant écologiste José Bové. Qu’une liste partie de rien, conduite par un Allemand et secondée par une Norvégienne, arrive quasiment deuxième derrière la liste de la Majorité présidentielle qui réunissait la droite et le centre, cela démontre bien la pertinence de développer un programme fondé sur la responsabilité, l’intégrité et le traitement des questions d’environnement et de long-terme à l’échelle européenne.

Il faut espérer que ce nouveau langage politique soit rapidement repris par un nombre croissant de nos politiciens européens. Sinon, nous serions un jour confrontés au choix entre l’Europe et la démocratie. Jusqu’à présent, les avancées les plus significatives sur le chemin de l’unité européenne n’ont pas été des plus démocratiques. En 1950, la déclaration Monnet a été préparée dans le secret le plus extrême et acceptée en quelques heures seulement par Konrad Adenauer grâce à la profonde relation de confiance qui avait été construite entre Robert Schuman et Adenauer (un épisode dans lequel Initiatives et Changement a joué un certain rôle.) La plupart des ministres des deux gouvernements n’avaient pas la moindre idée de ce qui était en train de se passer ! Plus tard, le traité de Rome sera ratifié par les parlements mais pas par un vote populaire. En 1992, le référendum sur le traité de Maastricht, sans doute rendu nécessaire par l’importance des changements introduits, fut une entreprise à haut risque, dont la réussite se joua avec des marges très réduites (on se rappelle que le Danemark dut voter une deuxième fois, pour corriger leur « nej » initial.) Enfin la tentative consistant à faire valider par un vote populaire une « constitution » inutilement grandiloquente s’avéra irréaliste. Pendant tout ce temps, les hommes d’Etat et les politiciens ont bien fait leur métier en construisant une paix et une prospérité durables en Europe, mais maintenant que la démocratie directe a été introduite au niveau des institutions européennes, il faut introduire une autre culture politique.

La campagne couronnée de succès de Daniel Cohn-Bendit et des Verts en France démontre qu’il est possible et nécessaire, lorsqu’on se présente aux élections européennes, de se situer davantage que d’habitude dans une perspective européenne, globale, éthique et de long terme.

Etant donné les résultats, il ne fait aucun doute qu’une nouvelle génération d’hommes politiques comprendra le message, et sera davantage disposée à communiquer efficacement sur son action dans l’arène européenne et sur les questions éthiques et internationales.  Ces hommes politiques découvriront qu’il y a des électeurs qui sont à la fois prêts à parler de questions dépassant la satisfaction de leur instinct de survie, fiers de participer à la politique européenne lorsqu’elle leur est expliquée et désireux de satisfaire des besoins psychologiques supérieurs et moraux en préparant un monde meilleur pour leurs enfants et petits-enfants.

Antoine Jaulmes

 

Antoine Jaulmes est ingénieur chez PSA Peugeot Citroën depuis 1983, où il a tenu diverses fonctions en production et en projet. Il est actuellement membre du Conseil d'Administration d'Initiatives et Changement France, de la Fondation suisse Caux-Initiatives et Changement et du Comité executif de l'Association internationale Initiatives et Changement. Il est directeur de la publication du magazine Changer International.

N.B : Des individus de toutes cultures, nationalités, religions et croyances sont impliqués et actifs avec Initiatives et Changement. Ce texte représente le point de vue de l’auteur, pas nécessairement de toute l’organisation Initiatives et Changement.