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Quand un « ripoux » change !
Le congolais Jean-Pierre Lwaboshi, ancien officier de police corrompu, témoigne de ce qui l’a amené à créer des centres pour handicapés.
"Après mes études universitaires en sociologie africaine, j’ai eu la chance d’être engagé dans l’administration publique de mon pays. De 1999 à 2002, j’ai été inspecteur provincial ayant qualité d’OPJ (Officier de la Police Judiciaire) à compétence restreinte. Comme la fonction publique n’était pas en mesure de me payer un salaire décent, l’unique arme pour me faire vivre était la corruption, bien structurée, du chef à l’huissier, et cela dans chaque division, supervision et secteur. Etant le responsable de l’inspection provinciale, chaque agent devait venir négocier un bon poste moyennant de l’argent, une vache, une chèvre ou une poule selon le poste envisagé.
De mon côté, je me devais d’envoyer à la tutelle, c’est-à dire au ministère, une somme d’argent par trimestre – l’équivalent de quelque mille dollars communément appelé « frais pour achat de Coca-Cola ». En outre, il s’y ajoutait une vache à partager entre les différents membres du bureau du ministre qui en recevaient différents quartiers ; un lot de poisson salé tiré du Lac Idi Amin remplissait deux gros sacs de poissons dont un allait à la hiérarchie et le second me revenait pour ma cuisine. Il y a lieu de dire que tout ceci était entrepris et suivi à la loupe et constituait ma seule assurance de me maintenir à mon poste: des conditions sine qua non. Mes besoins étaient satisfaits ; j’avais la joie d’occuper un poste élevé, assuré d’avoir les poches toujours pleines d’argent ; mes chefs étaient réduits à compter sur moi pour leur propre survie.
En juin 2002, j’ai participé pour la première fois à une rencontre organisée par Initiatives et Changement à Nairobi. Il m’a semblé que cette conférence était préparée pour moi. En effet, son contenu touchait toute ma personne, à savoir mon immoralité qui s’exprimait par la corruption, l’extorsion des biens d’autrui, le non respect de la personne humaine et des valeurs morales universelles. Avant de participer à la conférence, ma conscience ne me reprochait rien et je me considérais comme un personnage très important dans la société.
Tout au long de la conférence et spécialement à la sortie, je me suis ressenti fortement blessé dans mon for intérieur. Ma conscience n’était plus du tout tranquille. Une lutte intense s’était engagée en moi. D’un côté, je croyais que j’étais encore dans le droit chemin et ma vie était assurée. De l’autre, une voix intérieure me faisait voir les choses différemment : rançonnement de la population et détournement des biens publics sans oublier le nombre de tracasseries infligées à la population.
Le 13 août 2002, je revenais de la frontière entre Goma et Giseni (au Rwanda) à bord de ma voiture. J’ai aperçu une jeune femme handicapée couchée le long de la route qui venait d’être renversée par la voiture d’une autorité locale. Tous les passants sans la secourir, regrettaient l’acte commis par cette autorité. C’était à l’époque de la deuxième guerre. Mon chauffeur voulait poursuivre sa route sans tenir compte de la personne qui gisait par terre en disant qu’il n’avait pas de temps à perdre pour une personne handicapée, oubliant que j’étais moimême handicapé. Je lui ai ordonné de s’arrêter, de prendre l’infortunée et de la conduire à l’hôpital. Avant tout soin, l’hôpital a exigé le paiement d’une caution. Le lendemain, j’ai porté la facture à l’autorité qui avait provoqué l’accident. Ce dernier m’a chassé de son bureau comme un chien. A la sortie de son bureau, j’ai expliqué à son service de protocole et à ceux qui étaient là pourquoi j’étais dans son bureau. Mécontent des explications données à son entourage, il a ordonné mon arrestation sans tenir compte de ma position dans l’administration provinciale.
A quelque chose malheur est bon : les trois jours passés au cachot m’ont suffit pour comprendre que mon train de vie n’était pas du tout normal. J’ai passé en revue tout ce que j’avais appris lors de la conférence de Nairobi. Je me suis rendu compte que j’avais causé beaucoup de tort aux autres. Je me le reprochais intérieurement. Finalement, j’ai pris la résolution de prendre le parti des opprimés et de défendre leurs causes, notamment en facilitant leur insertion sociale. Cette activité devenant de plus en plus lourde, j’ai pris la décision de suspendre mes responsabilités premières. J’ai commencé par mes semblables. Dans ma famille, ma soeur et moi sommes handicapés et cela a occasionné le divorce de mes parents, notre papa ne pouvant pas supporter d’avoir des enfants pareils.
En octobre 2002, j’ai créé une ONG dénommée PAPH (Programme d’Assistance et Protection de la Personne Handicapée), qui a pour objectif la rééducation et la réinsertion socio-économique des personnes vivant avec un handicap. Aujourd’hui grâce à cette ONG, des enfants et des adultes paralysés marchent à l’aide de prothèses ou de béquilles et jouissent de la scolarisation. D’autres apprennent des petits métiers pour se prendre en charge. Vivre le message d’Initiatives et Changement fait ma joie bien que ses exigences contredisent tout à fait ma « joie » du passé. "
Article tiré du magazine Changer

