Karen Elliot Greisdorf's riveting short film "It's about TRUST".
To view the film on youtube, click here(Photo: Karen Elliott Greisdorf)
La foi, une source créatrice de paix
Mohamed Sahoun a donné une allocution devant une centaine de parlementaires suisses à Berne le 1er octobre 2008. L’événement, organisé par le groupe « Vision pour la Suisse » et présidé par le Président de la Confédération, Pascal Couchepin, avait pour thème «La foi : une source créatrice de paix». Mohammed Sahnoun a été le président d’Initiatives et Changement-International en 2007 et 2008.
UN SEUL ET MÊME MONDE
LA FOI: UNE SOURCE CRÉATRICE DE PAIX
Dans la plupart des cultures, lorsqu’on adresse de bons souhaits à quelqu’un, on prie Dieu de lui donner la sérénité, le pain quotidien et la santé. Traduit globalement, cela veut dire en fait : comment créer les conditions d’une véritable sécurité humaine ! La sérénité étant la paix en soi et entre êtres humains, le pain quotidien étant la lutte contre la pauvreté dans le monde, quand à la santé c’est aussi la protection de notre environnement.
Les fondements qui permettraient un progrès graduel vers ce programme global de sécurité humaine, et donc pour une paix véritable et durable, ont été soulignés, depuis longtemps. Quelle que soit la forme dans laquelle ils expriment leurs messages, les prophètes, les grands philosophes, les grands mystiques et les guides spirituels, rappellent ces fondements essentiels, que sont l’Amour, comme conviction, et la Charité, comme action. Ils examinent aussi les capacités, les inhibitions et les héritages des différentes sociétés pour leur indiquer les meilleures voies pour bien assumer ces fondements. On ne les écoute pas toujours. On a besoin du choc traumatisant de l’expérience directe pour saisir, parfois, la sagesse de leurs enseignements.
On ne les écoute pas aussi parce que certains dirigeants qui sont censés interpréter leur message, se sont attribués la tâche, peu enviable, de gérer la relativité et le court terme et de s’y consacrer totalement. Relativité dans l’espace, relativité dans le temps, relativité parfois, dans l’éthique. Il leur arrive ainsi, de tronquer les messages spirituels et d’occulter les objectifs stratégiques globaux pour proposer des moyens d’atteindre des objectifs relatifs, limités, qu’ils estiment les meilleurs possibles.
Parmi ces dirigeants, il y a ceux qui se disent versés dans la théologie et qui accordent souvent plus d’importance aux aspects extérieurs et temporels du message spirituel qu’au sens profond de ce message. Ils finissent par vouer à ces aspects extérieurs un culte excessif qui rappelle l’adoration du Veau d’Or, dont parlent les textes sacres, et orientent leurs disciples vers des impasses. Comment apprendre à mieux assumer et cultiver intensément ce grain d’Amour qui est en nous, et donc, à penser globalement, c’est-à-dire en fonction des objectifs stratégiques, universels, de la sécurité humaine et agir, en conséquence, localement?
Pour l'écrivain américain Francis Fukuyama, on commence à penser en fonction d'intérêts réciproques, dans les démocraties libérales des pays industrialisés et, par conséquent, on assisterait dans ces pays, et dans ces pays seulement, à la fin de l’histoire. Il estime, ainsi implicitement, que la grande majorité des pays sous développés reste, elle, dans la mire de l’histoire et que ces pays vont continuer à s'affronter. D’où la difficulté de penser globalement. En fait, c'est comme si l’on vivait sur deux planètes différentes ! Plus grave encore, son collègue Samuel Huntington, prévoit, lui, une confrontation entre les différentes grandes régions du monde, dans le cadre de ce qu’il appelle le « clash des civilisations ». Entendez « clash des cultures et des religions ». Comment apprécier l’une ou l’autre de ces analyses, si on tient compte des importants développements qui, depuis le siècle dernier, ont rendu toutes les régions du monde très interdépendantes. Et ce, en raison des progrès considérables accomplis en matière de technologie, de communication et de circulation. Ces développements ont affecté, profondément et partout, notre environnement, notre culture et aussi, il est vrai, notre sécurité.
Il est possible de présumer que les démocraties, en principe, ne se battent pas les unes contre les autres. Il faut cependant souligner que, des quelque 40 conflits que l’on signalait dans le monde depuis la fin de la guerre froide, deux ou trois, seulement, étaient de classiques conflits entre Etats. La plupart des conflits aujourd’hui sont de nature interne, où on ne discerne pas de champ de bataille bien délimité.
Le Tiers-Monde et l’Europe de l’Est, sont, certes, les théâtres les plus visibles de ces conflits. Mais les pays industrialisés peuvent eux aussi être touchés par des crises. Comment, éviter que dans leur volonté de survie, les individus, quel que soit le pays, ne se tournent vers leurs clans, leurs ethnies, leurs ghettos et des croyances dévoyées pour se défendre, lorsque les gouvernements sont incapables de les sécuriser. Les différences culturelles sont alors exploitées par des dirigeants vaniteux et irresponsables. Les tensions internes, encore récentes, dans les banlieues de certaines grandes villes, ou entre catholiques et protestants en Irlande du Nord, ainsi que les tensions dans le Pays Basque, et en Corse, sont là pour rappeler que, si les ingrédients d’un conflit interne sont réunis, et si les facteurs aggravants ne sont pas tenus en échec, des crises peuvent surgir n’importe où ! Les succès électoraux remportés dans certains pays par des formations politiques qui transmettent un message de repli sur soi, et parfois xénophobe, nous rappellent qu'on ne peut être totalement certain d'une stabilité sociale chronique. En période d’incertitude économique et financière, il suffit d'une relative augmentation du chômage et de l'inflation, pour que ces messages, de repli sur soi, touchent des cordes sensibles.
C'est dire, la difficulté, pour les démocraties libérales des pays industrialisés, de prétendre vivre dans des forteresses isolées, à l’écart de l’histoire.
Il faut ajouter que les controverses, dont on est témoin ces jours ci, sur des sujets épineux comme le « bouclier anti-missiles » et les «provocations » navales de la Russie et des Etats Unis dans les Caraïbes et en Mer Noire, rappellent, plus la période de la Guerre froide qu’un clash des civilisations. Faut-il ici rappeler que c’est dans le contexte de la guerre froide que les auteurs du « 11 Septembre » ont été secrétés. L’ennemi était alors le communisme et l’Union Soviétique et il convenait de s’allier aux Talibans contre l’ennemi commun. Il faut donc bien admettre, que ce que nous vivons aujourd’hui, c’est moins la fin de l’Histoire ou le clash des civilisations que le fait que nous sommes tous ensemble dans un seul et même monde à divers degrés de développement économique et social, mais tous concernés par une profonde insécurité humaine ! En ce début du 21ème siècle, nous sommes interpelés par des tensions et des controverses, nées d’une globalisation mal gérée.
Dans les cultures monothéistes, nous avons l’habitude de chercher un démon bien précis. Le démon, aujourd’hui, se trouve désormais dans la peur et l’incertitude du lendemain. Il est dans les nouvelles vagues de fondamentalisme, qui exploitent les différences culturelles et religieuses. Il est dans la stérilité des idéologies politiques qui n’offrent pas d’alternatives. Le démon est aussi dans la dégradation de l’environnement. Il est dans les armes destructrices que nous amassons sottement et déployons, souvent illégalement, de par le monde. Il est dans un système commercial international où les termes de l’échange sont fondamentalement injustes. Le démon, est enfin dans la suffisance qu'il y a en nous, et le manque de solidarité. Nous dépensons 14 fois plus, pour nous armer que pour nous entraider.
Tandis que nous évaluons sérieusement ces nouveaux démons et ces nombreux défis, nous devrions aussi nous préparer à exploiter les nouvelles possibilités d’action planétaire.
Tous les gouvernements et les sociétés civiles devraient travailler de concert à façonner un nouveau modèle de coopération mondiale qui pourrait aider l’humanité à éviter la multiplication des conflits, à transcender les contradictions qui sont le plus souvent conjoncturelles et à enraciner la paix dans le monde. Et cela ne peut se faire d’une manière efficace qui si on s’imprègne davantage et profondément du message d’Amour que les guides spirituels nous ont relayé. Car pour vaincre ces démons il faut aussi la foi! La foi est en effet une source créatrice de paix.
Elle nous rappelle que ne pouvons continuer à nous occuper uniquement de ce qui est relatif et à chercher des compromis à court terme dans les tribunes internationales. Elle nous rappelle que nous devons nous rendre compte que nous sommes, réellement tous dans le même bateau et établir ensemble, vraiment ensemble, notre cap au milieu des tempêtes, et de ces épais nuages qui annoncent d'autres orages. Dans le contexte de la mondialisation, une foi sincère et profonde devrait surtout mener à une véritable réconciliation entre les cultures et les religions et donc une meilleure mobilisation pour la paix ! Et la diversité ne doit pas être un handicap, bien au contraire. Comme le disait le Président de la Confédération, S.E. Mr Pascal Couchepin, au Symposium de St Gall le 15 mai dernier : « La diversité des valeurs culturelles constitue une richesse. Nous devons préserver cette diversité d’autant plus que c’est à travers la diversité que l’innovation et la concurrence des idées se nourrissent et se renforcent… ». Et la Suisse est un merveilleux exemple de la contribution de cette richesse, et est à même de jouer un rôle exemplaire!
A mesure que s’accroît cette interdépendance à l’échelle de la planète, la pertinence et les possibilités de la Charte des Nations Unies s'avèrent, malgré tout, importants. En rejoignant les Nations Unies, la Suisse a donné un signe très fort dans cette direction. Il nous faut traduire, maintenant, par des actes, imprégnés par une foi profonde, les engagements contenus dans le préambule, les buts et les principes de la Charte, ainsi que dans les dispositions des Conventions importantes adoptées ces dernières années, comme les conventions de Genève. Maintenant que de nouvelles perspectives s'offrent a la communauté internationale une véritable stratégie préventive compréhensive est devenue possible. C’est ce que souligne la Commission sur l’Intervention et la Souveraineté des Etats que j’ai eu l’honneur de coprésider et qui a préconisé le concept de la Responsabilité de Protéger. Cette stratégie préventive implique une adaptation des structures, aujourd'hui en place, pour répondre à cette grande mission de la promotion d’une véritable sécurité humaine. Il s'agirait en fait d'envisager le lancement de véritables "Plans Marshall" globaux dans plusieurs pays ou même des régions entières du monde, pour promouvoir une bonne gouvernance, jeter les bases d'un développement durable et enraciner ainsi une culture de paix. Cela coûterait beaucoup moins cher que les grandes interventions militaires qu'on est amené à engager dans une politique réactive dangereuse et qui se solde souvent par un effet désastreux sur les populations qu'on croit pouvoir sauver. On le voit en Irak et en Afghanistan.
Une telle démarche préventive globale, doit alors pouvoir associer, très largement aujourd'hui, les populations des pays développés. C’est par l’intermédiaire des élus politiques et sociaux que ces populations peuvent être informées et persuadées de la nécessité de manifester une plus grande solidarité. C'est dans cette grande Société Civile, qu'on doit chercher des potentialités d'action nouvelle, une inspiration et une capacité de mobilisation que le monde d'aujourd'hui rend possible. Il faudrait donc une utilisation judicieuse de ces ressources humaines. Mon expérience en Somalie et ailleurs m’a permis de constater que les Nations Unies ont beaucoup à apprendre de cette Société Civile capable d’attirer des cadres engagés, motivés et prêts à prendre des risques, dans la gestion des opérations humanitaires, ou de développement, comme le CICR par exemple. Il faudrait espérer un jour voir des gens, motivés, aller aux Nations Unies, et à tous les nouveaux de responsabilité politique nationale et internationale, comme on va en sacerdoce.
Il faut enfin réitérer le rôle important que peuvent jouer les dirigeants religieux pour une meilleure compréhension des préoccupations des populations fragilisées et dans l'éducation de l'opinion pour favoriser une véritable et profonde solidarité humaine. Les dirigeants religieux peuvent utiliser les sources apaisantes de leurs prières et de leur médiation pour irriguer les relations parfois tendues entre les cultures et les croyances et apaiser les mémoires blessées. Ils devraient surtout faire en sorte que ceux qui prêchent la haine et la violence ne puissent en aucun cas utiliser des prétextes religieux.
C'est, donc, une véritable Charité, non plus tournée uniquement vers le relatif, mais au-delà de ce relatif, vers l’Humanité toute entière.
Notre rôle a tous serait de réfléchir et de dialoguer sur les moyens de promouvoir cette synergie. On devient alors des pèlerins appelés à s’encourager et à s’entraider dans notre marche. C'est le seul véritable espoir qui s’offre à des pans entiers de notre humanité pour éviter d'autres génocides comme au Rwanda ou autre forme de tragédie humaine. C'est peut être le seul espoir de voir plus de sérénité dans ce monde, moins de pauvreté, et une meilleure protection de notre environnement. L’humanité ne pourra pas faire l’économie de ce changement qui commence en chacun et qui implique une remise en cause personnelle, un apprentissage de l’écoute, et une foi constamment nourrie. Le forum de Caux pour la sécurité humaine a pour but de réfléchir aux moyens de créer une telle synergie.
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